Comme vous le savez, dans notre société, les occasions de « lever le coude » se présentent à longueur de temps. Et le danger, pour quelqu’un qui vient d’arrêter de boire, est de se sentir rejeté par les autres à cause de son abstinence totale et de la radicalité d’une telle décision. En étant alcoolique, votre compagnon (ou compagne) souffrait d’être différent(e), et cette même souffrance peut réapparaître maintenant qu’il (ou elle) ne boit plus. Mais heureusement, la deuxième situation est plus facile à neutraliser que la première. Pour ce faire, il faut comprendre que le problème se situe à deux niveaux : celui de l’image que l’alcoolique abstinent a de lui même, et celui de l’image qu’il veut offrir aux autres.
Voilà bien longtemps que votre compagnon (ou votre compagne) vit avec une image qu’il (ou elle) déteste, comme c’est le cas pour la plupart des alcooliques, mais à laquelle il (ou elle) était habitué(e). Cette image, pour méprisable qu’elle fût à ses propres yeux, était imposée par l’impossibilité d’en avoir une autre. Ce n’était pas son choix puisque c’était la maladie qui l’avait façonnée. Il (ou elle) la gérait tant bien que mal, anticipant le jugement des autres en la rendant souvent encore pire. Et puis, l’absolue nécessité pour lui (ou elle) de sortir de cette situation dramatique l’a peu à peu conduit(e) à choisir l’abstinence.
Sa réussite le (la) comble de joie, mais des épisodes dépressifs sont inévitables, tant est grand le bouleversement de sa vie. Il arrive alors qu’il (ou elle) se dise : « Les autres sont normaux, ils peuvent boire. » Sous entendu : « Moi, je ne le suis pas puisque je ne peux pas boire. »
Lorsque l’alcoolique abstinent traverse ce genre de conflits intérieurs, et qu’il vous en fait part, profitez de l’occasion pour exprimer votre joie à vous et valoriser ainsi le fait de ne pas boire. Par votre présence et votre amour, vous arriverez peu à peu à l’amener vers cette confiance en lui (en elle) qui lui manque encore tellement. Les femmes alcooliques ont moins de difficultés que les hommes à valoriser leur nouvel état à leurs propres yeux car elles attachent souvent plus d’importance à leur apparence physique que ne le font les hommes. Or, l’abstinence se voit objectivement sur leur visage et sur leur corps, ce qui les rend heureuses. De plus, elles n’ont aucun mal à se dire que l’alcool, pour une femme, est terriblement vulgaire, puisque c’est l’opinion communément émise par l’ensemble de la société.
Le problème est beaucoup plus pernicieux pour les hommes car, pour eux, au contraire, l’opinion générale affirme qu’un homme qui ne boit pas est une « lopette » tandis que celui qui boit trop est une « lavette ». Pour retrouver une image de lui même qu’il respectera, en plus de votre confiance à vous, il aura besoin de voir, de respecter et d’envier l’image de personnes ayant traversé les mêmes difficultés que lui. Et ces personnes, il les rencontrera dans les groupes d’anciens buveurs .
Obligatoirement, à un moment ou à un autre, votre compagnon (ou votre compagne) va se trouver dans une situation où il (elle) devra dire « non ». Ce qui n’est pas facile puisque c’est ainsi marquer sa différence. Les anciens buveurs, qui ont l’habitude d’affronter ce genre de choses, se sont forgés une palette de réponses toutes prêtes, selon les circonstances.
Au cours de repas d’affaires, quand ils ne connaissent pas, ou très peu, les personnes qui leur offrent à boire, ils répondent tout simplement : « Non merci, je ne bois pas. » Si l’ambiance est décontractée et qu’ils craignent de jeter un froid, ils ajoutent : « J’ai eu une grave hépatite et je ne peux plus boire. » Ce n’est qu’un demi mensonge puisque c’est bien à cause d’une maladie qu’ils ont arrêté de boire, même s’il en s’agit d’une autre. Et puis, après tout, personne n’est obligé de raconter sa vie. Au cours de réunions, certains répliquent avec humour : « J’ai pris de l’avance, j’ai déjà ingurgité la ration de toute ma vie. Alors, maintenant, je bois de l’eau. » Avec les intimes, notamment les anciens « amis de beuverie », ils jouent la corde sensible en disant, par exemple : « J’ai décidé de ne plus boire, et c’est difficile. Alors, soyez gentils de ne plus me tenter. » Si, malgré cela, certains insistent encore, c’est qu’il faut reconsidérer le sens du mot « amitié », quitte à prendre des dispositions définitives envers des personnes qui ne savent pas faire la différence entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas.