Notre histoire et nos traditions établissent un lien étroit entre la sexualité et l’alcool. Des divinités antiques, mêlant gloire du vin et paillardise, aux bons vivants de tous les siècles, en passant par nos poètes et nos écrivains, il semble que les deux mots, alcool et sexualité, soient intimement liés, comme allant de soi et s’attirant mutuellement. Notre vie quotidienne aussi met à l’honneur la symbiose entre ces deux termes : on offre un verre à une jeune fille pour faire sa connaissance, on fait pétiller les premiers mots d’amour ou on noue des voeux intimes avec une flûte de champagne à la main, on sort une bouteille exceptionnelle le jour du mariage. Le cinéma aussi, fidèle à la tradition, conçoit rarement des scènes d’amour sans la présence d’une bouteille de vin, de champagne ou d’un verre de whisky.
L’exemple le plus éclatant, peut être, nous l’avons tous les jours devant les yeux, sur les murs de nos villes, les couloirs de nos métros ou les écrans de nos cinémas : c’est la publicité. Quand des créatures de rêve rencontrent l’homme idéal, à en croire les slogans publicitaires, c’est toujours grâce à une vodka bien frappée, un whisky apportant « la lumière » ou un gin exacerbant le sens de l’humour. D’autres types d’alcool semblent, toujours selon la publicité, favoriser la convivialité entre hommes et femmes : grâce aux boissons anisées, « le courant passe », « c’est chaud ! », ce qui n’empêche pas de « faire mousser les bons moments » avec une bière bien fraîche. De plus, « il n’y a pas que les hommes qui préfèrent les blondes », même si « les brunes ne comptent pas pour des prunes ». Autant de petites phrases qui s’impriment insidieusement dans le subconscient pour ne se résumer qu’en une seule : l’alcool facilite tout. Imaginez une seconde qu’à la place d’une charmante personne sirotant avec délices un apéritif en disant : « J’ai osé, j’ai goûté, j’ai aimé », l’affiche représente quelqu’un en train de s’injecter de l’héroïne. Tout le monde crierait au scandale. Et pourtant ? Vous trouvez que ces propos sont exagérés ? Réfléchissez y bien. Encore une fois, il n’est pas question de faire le procès de l’alcool, mais de réagir contre ceux qui le magnifient, donnant l’illusion qu’il est la clé de tous les problèmes, favorisant les marchés de dupes.
Car en effet, dans l’intimité des couples qui sont confrontés au problème de l’alcool, on est loin du monde idéal exalté à longueur d’affiches et de films publicitaires. Vous qui vivez avec quelqu’un qui boit, vous le constatez tous les jours. La sexualité est l’une des principales victimes de la boisson. Elle est blessée, meurtrie ou inexistante, exactement comme l’est la communication entre vous. Malgré tout l’amour que vous portez à cette personne qui boit, lorsqu’elle est ivre, vous ne pouvez réprimer une sorte de dégoût contre lequel vous luttez mais qui est plus fort que vous. Cette répulsion traumatisante s’adresse aussi bien aux hommes qu’aux femmes qui ont un problème d’alcool. En revanche, l’approche de la sexualité, chez le malade alcoolique, est différente selon son sexe.
Il serait ridicule et stérile de généraliser, mais combien d’hommes (et même de femmes) ont commencé à boire pour se donner le courage d’aborder l’autre et estomper leurs inhibitions ? Pour essayer de dédramatiser leur combat intérieur entre un violent narcissisme et un manque terrible de confiance en eux ? Avec l’alcool, le narcissisme prend le dessus et leurs pulsions doivent être satisfaites sans délai (boire, faire l’amour). Il ne s’agit plus de plaisir, mais d’un besoin, brutal et immédiat.
Or, si l’alcool a la réputation d’améliorer l’intensité et la qualité des rapports sexuels, c’est surtout dans l’imagination que cela se passe. « Le caractère aphrodisiaque de l’alcool et autres drogues est illusion, comme en témoigne le caractère an éjaculatoire des rapports sexuels sous alcool, la durée venant se substituer à la qualité ou à l’intensité relationnelle de celui ci*. » Passons sous silence la misère sexuelle de certains alcooliques dont les actes sont du ressort de la justice.
L’alcool n’est pas intimement lié à la vie sociale des femmes comme il peut l’être chez les hommes. « Tenir le vin » est un signe de virilité chez l’homme, alors qu’il est considéré comme un manque total de féminité, chez la femme. Un homme seul, dans un bar, n’éveille aucune curiosité, tandis qu’une femme est facilement regardée de travers, voire considérée comme une créature légère. En plus de tous les problèmes que sa maladie lui cause, la femme alcoolique doit affronter la culpabilité et la honte que lui inflige notre société. C’est pourquoi, le plus souvent, elle boit en cachette, chez elle.
Les relations sexuelles n’ont souvent qu’un intérêt limité pour la femme alcoolique. Ce qu’elle désire par dessus tout, c’est être aimée. Elle a une inaltérable soif d’amour. Mais elle se sent perpétuellement seule. Solitude réelle parfois (veuvage, divorce) ou sentiment d’isolement et d’incompréhension. Boire de l’alcool lui apporte la chaleur que l’autre ne sait ou ne peut lui apporter, une chaleur qui se substitue à celle qu’elle attend des autres. Cette chaleur lui donne l’illusion de s’en rapprocher, mais en fait l’en éloigne encore un peu plus. Car l’alcool inspire à l’autre de la répulsion. Elle investit tellement dans celui qu’elle aime que reconnaître sa différence à lui, son existence propre, reviendrait à prouver son néant à elle. Aussi, chaque fois qu’il la quitte (ne serait ce que pour aller travailler), elle se sent livrée à elle même, c’est à dire à rien, à un néant que seul l’alcool, lui semble t il, peut combler. Elle demande trop à son compagnon, d’être sa propre vie, ce qui est objectivement impossible. Elle se retrouve donc encore plus seule et, pour échapper à son angoisse, elle boit. Le cercle infernal se referme sur elle.
Même si ce schéma semble caricatural, il s’applique à de nombreuses femmes ayant un problème d’alcool, d’où la difficulté presque insurmontable d’avoir des relations sexuelles normales avec elles. Heureusement, avec beaucoup d’amour, de compréhension, de patience, et après une période stable d’abstinence, les plaies finissent par se cicatriser.