Tous les utilisateurs de drogues pratiquent le déni. Les messages antidrogues inondent notre monde, et les utilisateurs ne peuvent plus y échapper, pas plus qu’ils ne peuvent cesser de respirer. Pour continuer à consommer des drogues, ils doivent nier la vérité de ces messages. Dès la première gorgée, la première bouffée ou la première prise, les utilisateurs s’arrangent pour projeter une lueur rose et positive sur ce qu’ils font. Le tort ne fait pas partie de l’image. Les adultes essaient des drogues parce qu’ils sont convaincus qu’ils retireront un avantage de l’expérience plaisir, acceptation par le groupe, fin de l’ennui, soulagement du stress.
Les enfants ne sont pas différents. En fait, ils ont tout simplement plus de choses à nier. Non seulement ils doivent nier les conséquences de l’usage de la drogue, mais ils doivent trouver un moyen de convaincre leurs parents vigilants qu’ils ne consomment pas. Sans mentionner la loi : bien des jeunes craignent davantage la police que leurs parents. Et n’oubliez jamais que pour ceux qui n’ont pas atteint l’âge légal, même l’alcool est interdit.
La progression fondamentale du déni de l’utilisateur suit les niveaux que nous avons présentés au chapitre 2. Elle se déroule ainsi :
La drogue est malsaine. Peu importe ce que les jeunes pensent de la drogue, ils le savent non pas parce que la drogue est dangereuse et incite à la dépendance, mais parce qu’elle peut attirer de gros problèmes à l’enfant. Alors, les enfants mentent.
Le comportement trompeur dont nous avons parlé plus tôt provient du besoin des enfants de nier le fait qu’ils se droguent.
Nos prochains chapitres, sur les Drapeaux rouges, énumèrent ces tromperies : le rince bouche pour camoufler l’haleine d’alcool ; l’encens pour cacher l’odeur de marijuana ; des maladies inventées pour masquer des gueules de bois ; des mensonges sur les allées et venues, sur les gens qu’ils rencontrent, sur leurs faits et gestes. Ces excuses sont minces et transparentes aux yeux des parents sauf lorsque ces parents pratiquent eux mêmes le déni.
La peur de se faire prendre et punir peut prolonger cette étape longtemps après les premiers essais avec les drogues. Les enfants peuvent mettre sur pied des doubles vies fort élaborées, en présentant aux parents, aux enseignants et aux autres adultes le portrait d’un jeune « bon », sans problème, tout en se changeant, comme le D’ Jekyll et Mister Hyde, en toxicomanes lorsqu’ils se retrouvent en présence d’autres drogués. Pour ces jeunes, cela peut sembler une façon de gagner sur tous les tableaux. Ce n’est pas le cas. II est stressant de mener une vie de déni, et les usagers stressés ont recours à une plus grande quantité de drogues pour se libérer, aussi longtemps qu’ils peuvent planer.
Voici la règle : le déni mène toujours à de plus graves problèmes.
Peu de jeunes aiment véritablement mentir constamment : l’obligation de le faire établit un modèle de déni et de justification dans leur propre esprit. Chez les enfants qui se droguent, le déni se produit automatiquement et inconsciemment, puisqu’ils sont obligés de croire qu’en réalité, ce qui est faux est vrai. Ils blâment leurs parents de les forcer à mentir et justifient ces mensonges en insistant sur le fait que la drogue n’est pas mauvaise. L’usage de la drogue par les parents renforce cette tendance car alors, les enfants peuvent accuser leurs parents d’hypocrisie. Les enfants qui utilisent le déni ne vont pas reconnaître les différences entre ce que font les adultes et ce qui est interdit aux enfants.
Une autre façon de justifier l’usage de la drogue, c’est cette idée floue qu’ont les enfants du rôle positif de la drogue en médecine. Tim entend souvent des choses du genre :
Quand je m’adresse à des étudiants, ils me disent : Écoutez, les cancéreux utilisent la marijuana. Ils croient vraiment que les patients des hôpitaux posent leurs pieds sur le lit, s’installent confortablement et prennent un joint sur un plateau. Puis qu’une jolie infirmière arrive avec un briquet doré et l’allume. Bien entendu, c’est faux : les patients cancéreux reçoivent des pilules de THC, l’ingrédient actif de la marijuana. Ce à quoi les étudiants ne veulent jamais réfléchir, c’est à l’autre département de l’hôpital, celui dans lequel des bébés naissent avec des problèmes congénitaux parce que leur mère, parfois adolescente, a fumé de la marijuana ou a pris d’autres drogues durant sa grossesse, ou a peut être même souffert de lésions génétiques avant de devenir enceinte.
Les conséquences ne veulent pas dire grand chose aux yeux des enfants. L’adolescence est une période de risque et d’exploration, car les enfants testent les limites : les limites du contrôle parental, de la tolérance sociale, de la nature et de leur propre corps. On dit souvent que les enfants se considèrent immortels. Ce n’est pas tout à fait vrai : aujourd’hui, la plupart des enfants savent que certains de leurs semblables sont morts, peut être dans une collision reliée à l’alcool, peut être par le suicide. Les enfants trouvent seulement difficile de s’imaginer que la mort les attend à la suite de leurs propres actions. La drogue amplifie tout simplement le sentiment que cela arrive aux autres, jamais à eux. On peut percevoir cette attitude dans ces phrases courantes d’enfants qui pratiquent le déni :
Les jeunes doivent mentir sur la drogue : autrement, ils ne pourraient en prendre. Le vrai problème, c’est que la drogue finit par prendre le dessus. À mesure que l’usage de la drogue progresse vers le niveau 3, l’aspect nocif de la drogue devient un facteur mineur. A présent, les enfants doivent s’assurer qu’ils vont survivre à leurs drogues.
La plupart des adolescents croient qu’ils sont tout simplement trop jeunes pour devenir alcooliques ou toxicomanes. Ils ont tout à fait tort. Les conseillers en toxicologie rencontrent maintenant des enfants de moins de dix ans aux prises avec une dépendance totale. Ces jeunes ont eux mêmes créé leur dépendance. Il n’y a plus d’âge minimum pour être dépendant : à preuve, l’épidémie de bébés qui naissent toxicomanes parce que leur mère consommait de l’alcool ou d’autres drogues durant la grossesse. Le déni fait en sorte que non seulement ces enfants refusent de s’avouer le simple fait que les drogues sont nocives, mais aussi qu’ils développeront un système de défense plus robuste et plus raffiné à mesure que l’abus et la dépendance feront leur chemin.
La plupart des jeunes sont naturellement optimistes. Ils prennent la vie du bon côté et oublient le mauvais. La drogue renforce également cette tendance. Comme les adultes, les jeunes qui s’enivrent lors d’une fête ne se rappellent que le plaisir et le rire, et non les vomissements ou la gueule de bois du lendemain.
Mais après un certain temps, le côté négatif de la drogue devient trop présent pour qu’on puisse le nier. A ce niveau, les jeunes passent souvent à un autre stade du déni, en minimisant le problème. Ils regardent le monde de la drogue qui les entoure et trouvent quelqu’un dont la situation est pire que la leur. Ils justifient leur propre usage en se disant qu’ils ne sont pas en aussi mauvaise posture, qu’ils n’ont pas franchi cette ligue imaginaire qui les sépare d’horreurs pires encore. Ils se disent peut être :
Une fois de plus, ils ont tort. La drogue peut les tuer. À vrai dire, très peu de jeunes atteignent ce stade parce qu’il faut une énorme charge de déni et de permission des deux côtés pour passer outre. Quand c’est le cas, il est devenu presque impossible de protéger les utilisateurs des conséquences de leur comportement.
Comme nous l’avons dit au chapitre 2, l’utilisateur arrivé au quatrième niveau a besoin de drogues pour se sentir normal. Rien d’autre ne compte vraiment dans la vie que le fait de prendre de la drogue et de trouver de l’argent pour s’en procurer. A ce stade, le vol, les assauts, la prostitution, le commerce de la drogue et une foule d’autres problèmes deviennent la norme.
A cette étape, il est extrêmement difficile d’aider l’utilisateur. Le déni de l’enfant fait obstacle au travail des parents. Les parents devront laisser de côté leur déni, mais ils devront toutefois affronter le déni de leur enfant, afin de lui faire comprendre que la drogue constitue un problème et un danger véritables pour la santé. C’est bien connu : les adultes dépendants des drogues et de l’alcool sont incapables d’admettre leur dépendance jusqu’à ce qu’ils aient atteint le fond du tonneau. Les jeunes sont différents. Vous ne pouvez vous contenter d’attendre que votre enfant atteigne ce stade. Vous avez une responsabilité envers lui, et vous devez l’assumer. Sinon, vous lui permettez de poursuivre son autodestruction.
Les parents doivent reconnaître que la dépendance est la maladie fondamentale. C’est la question qu’il faut affronter en premier. Demandez l’aide d’un professionnel diplômé en réhabilitation des alcooliques et des toxicomanes. Il n’y a plus de temps à perdre.