La Prohibition n’a duré que quatorze ans, mais au cours de ces années, les attitudes des Américains face à l’alcool se sont presque renversées. Avec le recul, les historiens vont remarquer une volte face tout aussi étonnante au cours des quatorze dernières années. Durant cette période, le trafic de la drogue a subi trois chocs majeurs, des coups si sérieux que même les positions des meilleurs défenseurs de la légalisation de la drogue se sont mises à vaciller.
D’abord, on s’est rendu compte que ceux qu’on avait jugés alarmistes, avec leurs histoires d’horreur sur l’effet des drogues, avaient raison.
Au sein d’une population apparemment engagée dans une campagne qui vise à améliorer la santé par l’exercice, par une meilleure alimentation et par une diminution du stress, l’abus de la drogue était une contradiction intolérable pour plusieurs. L’abstinence complète était rare, mais une vague de modération apparut sous la forme de bières légères, de vins et de boissons à la mode à faible taux d’alcool, et même de cigarettes à faible taux de goudron et de nicotine. Pour la première fois depuis des décennies, les fabricants d’alcool et de tabac virent leur croissance générale ralentir, s’arrêter et même se renverser.
Deuxièmement, les drogues ont changé. La qualité de la marijuana domestique des années soixante était si faible que les hippies faisaient des pieds et des mains pour importer du pot qui leur permettrait de planer plus haut. D’autres drogues étaient d’une aussi piètre qualité. Le paquet moyen de cocaïne n’était pur qu’à 20 p. cent. L’héroïne de la rue contenait tellement d’additifs inertes qu’elle ne renfermait en moyenne que 6p. cent de drogue.
Même si ces drogues pouvaient s’avérer nocives -dans les années soixante et soixante dix, les accidents étaient fréquents -cette consommation de drogues plus faibles signifiait que la plupart des moments d’euphorie n’étaient pas assez prolongés ni très nocifs, que les toxicomanies se développaient plus lentement et qu’elles étaient plus faciles à rompre.
Paradoxalement, ces drogues de rue ne prirent jamais une tangente modérée, comme leurs contreparties légales. Les drogues illégales actuelles sont aussi « nouvelles et améliorées » que tous les détergents ou mélanges à gâteau qu’on retrouve sur les étagères d’un supermarché.
Examinez les faits suivants :
L’escouade des narcotiques et le personnel des salles d’urgence savent ce que peuvent faire ces substances beaucoup plus puissantes. L’augmentation du nombre de décès dus à la cocaïne peut se mesurer en grande partie par l’augmentation de la pureté de la drogue pour laquelle, ironiquement, les utilisateurs paient le prix fort. Les consommateurs expérimentés augmentent encore davantage la force de leur drogue par le freebasing de la cocaïne : en utilisant, chez eux, un solvant puissant qui sépare la coke de toute impureté.
Les rumeurs sur la grande euphorie que procuraient ces drogues fortes et ultra pures parvinrent bientôt dans la rue. Les consommateurs qui ne pouvaient se procurer les drogues de premier choix voulurent néanmoins obtenir les mêmes résultats. Mais leurs drogues de rue avaient souvent été coupées -frelatées- plusieurs fois par des revendeurs essayant d’en tirer un meilleur profit. Un kilo de cocaïne pure provenant d’un dealer de Floride peut avoir été mélangé à neuf kilos de poudre blanche au moment où il arrive dans les rues du Nord.
Les revendeurs de drogue ont imaginé des façons cruelles de redonner du corps à leurs drogues frelatées. Ils trempent des cigarettes de marijuana dans du formaldéhyde pour en augmenter la puissance, et renforcent la cocaïne à l’aide d’amphétamines ou même de poison à rat. Plus que jamais, toute drogue vendue dans la rue peut être mortelle, soit parce qu’elle est pure, soit parce qu’elle ne l’est pas. D’une façon ou d’une autre, on perd.
Le pire, c’est que les revendeurs accrochent alors un joli nom à leurs poisons et peuvent les vendre à des prix plus élevés. Tim a souvent vu des revendeurs lui faire ce numéro lorsqu’il était agent en civil de l’escouade des narcotiques :
Un revendeur avait beaucoup de succès près d’une école. Chaque jour, des jeunes faisaient la queue devant lui. Je suis allé lui acheter quelque chose. Je lui ai dit que je cherchais du pot de la marijuana. Il m’a dit qu’il n’en avait pas, mais qu’il avait mieux : du « Gutchie Gutchie ». Il m’a dit que c’était un mélange spécial venant directement du Sud, qu’il ne pouvait en obtenir que deux fois par année, et que par conséquent cela coûtait dix dollars de plus le sac. Comme j’étais équipé d’un transmetteur portatif, j’imaginais les autres détectives de mon équipe, cachés pas très loin, qui se tordaient de rire. Le visage impassible, je lui dis que j’allais en acheter. Le Gutchie Gutchie n’était que de la marijuana additionnée de quelques produits chimiques, mais le nom original et son histoire, c’est tout ce qu’il lui fallait pour attirer de jeunes étudiants du secondaire. Quand je suis retourné le voir, il m’a vendu du « Double Gutchie Gutchie ». Je lui ai dit que c’était fini pour lui, et je l’ai arrêté. Le Gutchie Gutchie lui a valu trois ans.
La montée des designer drugs, des variantes chimiques de drogues connues qui sont illégales aux termes de la loi actuelle, présente encore plus de risques. Les designer drugs un nom attrayant que les policiers détestent, puisqu’il rend les drogues chic et désirables peuvent produire presque n’importe quel effet, avoir n’importe quelle puissance et être tout aussi fatales. Personne n’a étudié les effets de ces drogues ; personne ne les teste sur des animaux pour écarter les plus mortelles. Ce sont les consommateurs qui servent de cobayes. Seuls les survivants reviennent en acheter.
Le troisième coup porté à notre ancienne conception des drogues est, à bien des égards, le plus mortel. Dans le passé, on pouvait avancer en toute légitimité (et c’était souvent le cas) que les consommateurs d’alcool et d’autres drogues étaient des adultes et qu’ils avaient le droit de décider de ce qu’ils faisaient de leur vie, même si cela voulait dire la détruire. Le trafic de la drogue des années soixante dix et quatre vingt a changé tout cela. Pour la première fois, les adultes n’étaient plus les principaux consommateurs. Nos enfants les avaient rejoints.