Dans les familles où il vient s’installer, l’alcool agit de façon pernicieuse. Il commence par creuser quelques failles entre le malade et ses proches, qui rapidement se transforment en véritables ravins infranchissables. Les mots ne passent plus, la communication est rompue. Il y a un trop grand décalage entre ce que vous dites, ce que l’alcoolique dit et la façon dont vous comprenez mutuellement les mots que vous prononcez.
Par exemple, si vous essayez de le (ou la) raisonner, de le mettre face à l’absurdité de son mode de vie, même très gentiment et même s’il est à jeun à ce moment là, votre tentative est d’avance vouée à l’échec. Ses réactions varient selon sa personnalité, son humeur et le degré de sa maladie. Il peut acquiescer, l’air confondu, affirmant que vous avez raison et qu’il est sincèrement malheureux de tout cela. Mais dès que vous aurez le dos tourné, il boira deux fois plus pour oublier l’impossibilité à laquelle il se heurte et noyer son sentiment de culpabilité.
L’alcoolique peut également détourner la conversation et se réfugier dans une attitude qui visera à vous culpabiliser vous. Par exemple : « Je vois bien que tu ne m’aimes plus. » Il n’y a rien de constructif à répondre à cela car c’est lui qui, par ce petit chantage, change les règles du jeu.
La troisième réaction possible peut être la violence, les insultes, qui peuvent aussi bien avoir un rapport avec la conversation (pourquoi vous permettez vous de vous ingérer dans sa vie ?), ou même sans aucun rapport, une violence qui vous semble alors gratuite (voir « S’il devient violent, que faut il dire ou faire », page 63). A cela, soit vous répondez vous aussi par la violence, soit par le mépris, soit par un silence apeuré, soit par une douceur qui sonne faux, autant de réactions qui peuvent entraîner des scènes terribles. C’est pourquoi il faut fuir tous propos qui ressemblent à de la morale, même les conseils.
Et pourtant, à partir du moment où vous êtes convaincu que le problème d’alcool existe réellement, il faut en parler. Mais comment le faire sans que cela déclenche des réactions regrettables ? Il n’y a pas de recette universelle miracle pour la bonne raison que chaque alcoolique est unique, chaque cas d’alcoolisme est un cas particulier, même s’il existe entre eux de nombreuses constantes. Toutefois, le seul lien qui unit tous ces malades, sans aucune contestation possible, c’est la souffrance de ceux dont ils partagent la vie. Votre souffrance à vous. C’est donc de vous que doit partir toute discussion avec lui (ou avec elle). Vous qui existez si peu dans ce tourbillon volcanique, vous devez réapprendre à dire « Je » • « Je ne suis plus disposée à supporter tout ça », « J’estime que c’est une situation intolérable pour les enfants », « Je sais qu’il existe des solutions », je, je, je... Même s’il ne vous entend pas pour l’instant, au moins saura t il que vous êtes décidé à exister de nouveau, malgré lui, et peut être même sans lui. Il faut arriver à retrouver votre oxygène vous afin, d’une part, que vous alliez mieux et, d’autre part, qu’il ait peut être le désir, à la longue, de venir lui aussi respirer cet oxygène, et de choisir l’abstinence pour cela.
Pour comprendre l’importance de ce mécanisme, l’accepter et le mettre en pratique, ce qui est loin d’être facile car cela fait sûrement longtemps que vous vous situez en arrière plan, il faut savoir que vous ne pouvez rien contre cette maladie, si ce n’est changer d’attitude et vous informer pour essayer de fournir les meilleures réponses possibles au bon moment. La propre volonté du malade étant anéantie par l’alcool, il serait présomptueux d’imaginer que la volonté d’un autre, même très proche, pourrait se substituer à la sienne ou même avoir une incidence quelconque sur elle. La décision de s’en sortir doit venir de lui seul. Pour qu’il retrouve un jour sa liberté, commencez par retrouver la vôtre, la liberté de penser et d’exprimer ce qui vous touche vous, profondément. Parler vrai. Faites le en douceur, petit à petit, sans que cela paraisse faux, écoutez vous dire « Je » et, bientôt, vous serez étonné du résultat.